Cachez cette misère !
- Les Thénardier du monde moderne par Emmanuelle Béart, Le Monde.fr
Cette nuit, par - 2 degrés, 140 femmes ont dormi sur le trottoir de la rue de la Banque, à Paris, juste en face de la Bourse. Cela fait cinquante nuits qu’elles dorment là , sous des bâches. Comment ces femmes en sont-elles arrivées là ? En regardant le journal télévisé, je me suis posé la question, et je suis allée les voir. J’ai été frappée que, avant même d’engager la discussion, la première chose qu’elles ont faite ait été de me montrer leurs papiers : chacune a intégré l’idée que sa parole n’a aucun poids. Que seules des preuves administratives ont une valeur. Toutes portaient sur elles ces dossiers vitaux soigneusement compilés : passeports français, cartes et titres de séjour, fiches de paie, elles travaillent, factures d’hôtel, récépissés du règlement de ces hôtels. Pourquoi dormez-vous dehors plutôt qu’à l’hôtel, leur ai-je demandé ? C’est alors qu’elles m’ont raconté leur sordide quotidien dans des chambres tenues par ce qu’on appelle des « marchands de sommeil ».
Le récit de leurs conditions de vie était inimaginable. Guidée par Jean-Baptiste Eyraud, qui représente l’association Droit au logement (DAL), je suis allée voir ces lieux. Au coeur de Paris, j’ai visité un premier hôtel : 46 chambres, presque autant de familles. Un bouge qui n’a d’hôtel que le nom. On grimpe par des escaliers de bois pourri, les fils électriques affleurent, pendent, les rampes d’escalier sont rafistolées, des ascenseurs ont été volontairement condamnés, des issues de secours sont factices, réduites à leur signalétique... On comprend instantanément pourquoi, quand ces hôtels flambent, il y a peu de chances d’échapper à la mort. Vingt-cinq personnes, dont onze enfants, ont péri en avril 2005 dans l’incendie de l’hôtel Paris-Opéra.
Une chambre parmi les autres : 10 m2, où, à touche-touche, on trouve : un lit superposé, un petit matelas à deux places, un lit de bébé. S’y entassent pour vivre, faire les devoirs, manger et dormir, trois enfants de 3, 6 et 8 ans et leurs parents. Cinquante centimètres entre le mur et le lit, à peine de quoi ouvrir la porte, pour accéder à un lavabo minable équipé d’une pomme de douche. Murs et sols recouverts de carrelage maculé. L’unique prise de courant tient par du Scotch. La fenêtre, minuscule, donne sur un mur qui ne laisse passer aucune lumière, et pas d’air. Comme il n’y a pas de placards, on a bricolé dans l’embrasure de la fenêtre des étagères de fortune, où s’entassent bagages, chaussures, nourriture...
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