Je voulais crever,...
- La rue c’est comme dans Koh Lanta : sur seize, en même pas quatre mois, il doit en rester un...
- Par Caroline Kappes, L’Iinfo vue par moi.
La rue, ça fait des années que j’ai quitté l’aventure. La vie au grand air, ça m’a saoulée, à force : déjouer les pièges de la nature, le froid, la disette, faire de jolies rencontres et voir tes compagnons d’infortune partir les uns après les autres, c’est vrai qu’à priori tu te dis : « Il manque plus que Denis Brogniart ». Sauf que c’est pas en faisant Koh Lanta qu’après, dans la vraie vie, tu connais plus de gens morts que de gens vivants ! Depuis qu’on avait retrouvé le corps de Vincent « sans vie », justement, je vivais plus pleinement l’aventure de toute façon. A 54 ans, Vince était à la rue ce que Jonnhy est à la variété française : le tôlier, le boss, le monstre sacré, la légende vivante. Sauf que physiquement, il ressemblait plus à Cavanna qu’à Jonnhy. Heureusement. C’était Monsieur Vincent. Il était allé au bout de ses limites et laissait derrière lui un parcours exemplaire. Inégalable. C’était juste une vraie déchirure de le voir quitter l’école de la vie à la sentence irrévocable. Mais bon c’est le jeu. A la fin, sur seize, en même pas quatre mois, il doit en rester qu’un.
Trois mois plus tôt, c’est Momo qui nous avait lâchés. En plein été, le con… C’est vrai qu’à force, avec la télé, les gens ils doivent penser que les SDF ils meurent que l’hiver. L’été, les vieux. L’hiver, les SDF. Mais l’été aussi c’est chaud, la rue. C’est long toute une journée à regarder les gens passer. Surtout quand ils te voient encore moins parce qu’à la météo, ils parlent plus du 115. Les gens ils doivent penser que le soleil, ça suffit. Ils sont naïfs, les gens. Et tellement au dessus de tout. On n’a pas tous les mêmes réalités, c’est sûr. Mais en réalité tout le monde sait bien que l’été, il fait encore plus soif. Faut boire énormément. Ils arrêtent pas de le dire à la télévision. L’hiver, ça réchauffe. L’été ça désaltère. Si tu as un frigo. Dans la rue y’en a pas. On dit SDF mais c’est SD tout court. En fait. L’essentiel c’est d’avoir un toit. Fixe ou pas. Là c’est sans domicile du tout. Tu me diras on dit bien VIP… alors que y’en a, des very important people, elles sont pas importantes du tout moi je trouve. Massimo gargia par exemple ? Entre autres hein… Si quelqu’un pouvait m’expliquer…
Moi la rue, au début, j’y allais que le week end. C’était le début de la mode de la misère à portée de tous. Au milieu des années 80. J’avais 20 ans. J’adorais prendre racine avec des SDF. Y’a qu’eux qui me voyaient. Avec mon beau père et ma mère, on venait de quitter la cité. Pour des français c’était plus facile. Même de gauche. Socialiste, c’était de gauche, à l’époque !… Educateur de son état, mon beau père disait que la cité, il avait l’impression de jamais quitter son taf. Dans le même registre, ma mère n’avait pas l’intention de passer sa vie dans des MJC sordides de banlieue à donner des cours de violon à des mômes qui feraient mieux de pisser dedans, comme elle disait, bien que de gauche. De gauche mais pas trop quand même. De gauche mais français avant tout, quoi !
Mon père, lui, bien que de droite, venait de se foutre une balle. Et malgré les 500 000 balles qu’il m’avait légué, pour « compenser », je trouvais que la vie, c’était pas trop de la balle. Je m’en foutais de tous ces vautours qui me tournaient autour et qui me promettaient le triple de mon capital dans 20 ans. Autant dire dans une autre vie. Déjà que je savais même pas si je finirais celle là . Alors tous les week end, je prenais 5 ou 600 balles, de la bière, du shit, et le train direction gare de lyon. Mon QG. Les squattes. Mes SDF. Ca faisait comme une famille. Comme avant. Comme dans la cité. Comme quand j’étais encore en vie.
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